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Mauvaise Herbe

Dépasser ses 

droits pour la 

sauver

Mauvaise Herbe est un Seinen de Keigo Shinzo, publié au Japon depuis 2018 et terminé en quatre tomes. Le dernier tome nous arrive aux éditions Lézard Noir en Juin 2021.

 

 

Yamada est lieutenant de police et a perdu sa fille quelques années plus tôt. Au cours d’une descente dans une maison close aux airs de salon de massage, il rencontre Shiori Umino, jeune lycéenne fugueuse de 16 ans ressemblant comme deux gouttes d’eau à sa propre fille décédée. Fuyant les coups de sa mère, Shiori trouve refuge chez des inconnus à la malfaisance camouflée, tandis que Yamada essaie de gagner sa confiance afin de la sauver.

 

Pour commencer, on peut dire que Mauvaise Herbe n’est pas une œuvre de tout repos ni un titre facile à lire, puisqu’il vise clairement à dénoncer une face sombre et sordide existant probablement au Japon, posant des questions contemporaines aussi bien sur la maltraitance des enfants, que sur les moyens qu’ils ont de s’en sortir.

En effet, cela est facilement devinable à la couverture du tome un, Shiori Umino est une enfant battue qui vit seule avec sa mère et qui essaie à tout prix d’échapper à la violence que celle-ci lui fait subir. Et cela deviendra très vite le but du lieutenant Yamada également, qui découvrira, en côtoyant la jeune fille, que les aides mises en place pour les enfants battus sont souvent obsolètes et inefficaces.

Ce titre peut nous paraître exagérer la chose, et pourtant ce type de cas existe possiblement et cela fait froid dans le dos. Quand on sait le nombre de dangers que vit Shiori au quotidien, on a peur pour elle et on veut qu’elle s’en sorte et qu’elle soit protégée par Yamada, on en finit révolté, ce qui est un bon point puisque c’est certainement l’intention de l’auteur. La manière dont on s’inquiète pour la jeune fille me rappelle un peu la nouvelle version de Ayako, l’enfant de la nuit, où on s’inquiétait et se révoltait du sort de la jeune fille, une œuvre que je conseille d’ailleurs à ceux qui n’ont pas eu l’occasion de lire l’original ou qui souhaitent la redécouvrir sous ce pastiche.

Scénaristiquement parlant, Mauvaise herbe est une réussite. Le rythme est mis en place avec brio et s’accélère petit à petit au fil du tome. On ressent bien toute la tension dans les moments où Shiori est en danger, la peur, le dégoût quand Yamada apprend des vérités qui lui déplaisent. Les moments de climax dans certaines scènes nous laissent véritablement sans voix et nous plongent pleinement dans la lecture au point qu’on souhaite lire la suite, découvrir comment toute cette histoire va se terminer, car oui, un suspense plane tout le long: Shiori va-t-elle réussir à obtenir une vie stable et heureuse?

On ressort vraiment de notre lecture à bout de souffle. L’auteur ne nous ménage pas entre les scènes de violence, de peur, de soulagement. On ne sait plus trop sur quel pied danser ni quoi ressentir à la fin. Comme je l’ai dit c’est un titre qui a pour but de révolter, et l’auteur sait très bien provoquer cette révolte, entre les hommes dégoûtants aux airs de pédophiles, ceux qui ont des fétichismes étranges et rabaissant l’héroïne, les personnages qui jugent sans connaître le passé de la jeune fille, et ceux qui font preuve de violence gratuite, on ne peut qu’être en colère contre ce Japon qui nous est dépeint et qui paraît horriblement cruel.

 

Tu passes ton temps à désobéir, tu fugues…T’as que ce que tu mérites. Si j’avais su que tu deviendrais une petite garce, j’aurais avorté. Vaudrait mieux que tu te fasses tuer, la prochaine fois.

– Mère de Shiori

 

Si vous aimez les œuvres plutôt sombres, qui dénoncent, et où on souhaite que le personnage s’en sorte et ai une vie meilleure, ce titre est clairement fait pour vous, d’autant qu’il est magnifiquement réalisé, que ce soit dans la composition de ses scènes qui dégagent une tension énorme et qui vous prennent aux tripes, que dans toute la symbolique qu’on peut entrevoir ne serait-ce qu’avec le personnage du chat.

Car oui, c’est peut être incongru, mais le personnage du chat abandonné m’a énormément marqué. On peut totalement faire un parallèle entre lui et Shiori. Il est sale, abîmé, et pourtant s’approche des gens pour essayer de s’en sortir, et certaines mains bienveillantes l’aident comme Shiori ou encore Yamada. Shiori l’aide probablement parce qu’ils se ressemblent, mais au fond Yamada agit avec le chat de la même manière qu’avec Shiori, avec une bienveillance naturelle.

Bien évidemment ce n’est pas le seul personnage qui m’a marqué. Shiori Umino, la jeune fille battue, nous est présentée tout d’abord de manière distante. Puis, au fil de notre lecture, et à mesure que Yamada la découvre, l’auteur nous la présente un peu plus, dévoile ses véritables sentiments, nous la montre plus fragile. Au lieu de la voir se renforcer, comme c’est souvent le cas dans les histoires cruelles, on la voit se fragiliser, devenir plus faible, lâcher prise. Et si elle a parfois les comportements insupportables des adolescents en crise, on ne peut s’empêcher de s’attacher à elle, d’avoir de la peine, et d’espérer qu’elle s’en sorte.

Enfin, personnellement je me retrouve totalement dans le personnage du Lieutenant Yamada. C’est un homme solitaire qui porte un lourd fardeau, celui de la mort de sa fille, Kozue, qu’il n’arrive pas à surmonter. Au fond, l’un des personnages les plus importants de l’histoire est probablement Kozue, dont la ressemblance avec Shiori pousse Yamada à se révolter, à tout faire pour protéger la jeune fille, et je me doute que ses agissements ne font que commencer. Cette relation qu’il entretient avec Shiori est cependant un peu malsaine, non pas parce qu’il la voit comme un objet, mais plutôt parce qu’il projette en elle le souvenir de sa fille. Et en même temps on pourrait dire que cette relation pourrait bien évoluer en une relation père-fille entre deux personnages qui ne se connaissaient pas à la base. C’est un peu la réunion de deux âmes peinées et j’espère vraiment que le lieutenant Yamada saura surpasser le décès de sa fille pour voir Shiori comme une adolescente totalement différente de Kozue.

Enfin, pour ce qui est des dessins, ils sont vraiment magnifiques. L’auteur a un style bien à lui, déjà bien connu chez nous grâce à Tokyo Alien Bros, Holiday Junction ou encore L’auto-école du collège Moriyama aussi édités chez Lézard Noir. Le jeu d’ombre et de lumière est incroyable et plonge totalement dans l’ambiance, les décors et les encrages jouent vraiment sur l’ambiance et les sentiments qui se dégagent du titre. Le nombre de détails même dans les vêtements sont plutôt impressionnants et donnent un côté réaliste qui n’en n’est que plus prenant.

L’auteur a su représenter toute l’ambiance sombre qu’il a voulu nous décrire et on se plonge véritablement dans son titre que ce soit avec son scénario incroyable, qu’avec son dessin détaillé semi réaliste. Les sentiments qu’on voit passer sur les visages des personnages sont vraiment parfaits pour décrire chaque situation et on en a le cœur serré d’émotions.

Le format, certes un peu cher mais aussi plus grand, colle cependant parfaitement avec l’histoire et permet de beaucoup mieux l’apprécier, franchement l’investissement vaut le détour.

 

En conclusion, Mauvaise Herbe, tout comme son titre l’indique, est le récit bouleversant d’une mauvaise herbe qui tente de résister et qu’on souhaite à tout prix arracher. Le scénario est révoltant et nous prend aux tripes. Les personnages sont attachants et on veut que Shiori s’en sorte, que Yamada fasse son deuil, et qu’ils vivent tous les deux une belle vie. Même si Yamada dépasse la juridiction qui lui est accordée par son rang de Lieutenant, on l’encourage dans ses actes dans l’espoir d’un futur meilleur. La poésie de l’œuvre est également incroyable, que ce soit par ses planches magnifiques et prenantes émotionnellement, ou encore les interprétations qu’on peut faire entre Shiori, le chat et Kozue.

C’est donc un titre qui révolte, qui prend aux tripes, qui bouleverse, fait pleurer, mais aussi une œuvre poétique inoubliable, qui fait réfléchir, et qui met à nu des questions contemporaines trop longtemps tues.

L.

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