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En Proie Au Silence

…sous le poids de la société.

 

En Proie au Silence, est un Seinen écrit et dessiné par TORIKAI Akane. Il existe 8 tomes terminés au Japon et en France nous en sommes au 5e volume grâce aux éditions Akata.

 

On dit que le métier de professeur est le plus beau au monde. Que cela soit ou non une vérité, le résultat est que les personnes exerçant cette profession ne sont pas forcément englouties par la bonne humeur et ne possèdent pas toutes une envie débordante de vivre gaiement leur vie d’instituteur. Certains se noient sous leurs doutes, leur masque, et leur joyeuse vie est plus proche d’un songe que d’une réalité. La société a créé ces disparités qui font que deux personnes seront toujours différentes et auront des vies différentes, plus ou moins gâtées par la nature. C’est le cas de Hara Misuzu qui se voit enfermée dans cette spirale où le bonheur ne semble être qu’une illusion.

On se retrouve donc avec Hara Misuzu, une jeune femme de 24 ans devenue professeure. C’est une personne timide et plutôt introvertie. On peut dire qu’elle a vécu une jeunesse semblable à beaucoup d’autres. Cependant, tout ne s’est pas bien passé dans sa vie. Un homme l’a mise dans une situation des plus compliquées et a porté atteinte à sa dignité. De ce fait, elle se retrouve privée de son bonheur et devient en quelque sorte prisonnière de son passé, présent et futur qui se retrouvent fortement altérés par un homme du nom de Hayafuji.

 

Hayafuji, n’est pas n’importe quel personnage immoral. Il est le petit ami de Minako, une des meilleures amies de Misuzu. Si la situation n’était pas déjà suffisamment difficile, notre personnage principal se retrouve le cul entre deux chaises et court le risque de perdre beaucoup de choses auxquelles elle tient.

Parlons de Minako également, qui est considérée comme la meilleure amie de Misuzu. En lisant vous remarquerez dès les premières pages que c’est loin d’être une relation très saine. On y voit tout de suite le côté “utilitaire” de l’amitié plutôt que le sentiment pur d’avoir des liens avec une autre personne. Tout ça passe par le renforcement de l’égo et de sa propre estime de soi, il est plus facile de s’accepter et de se sentir bien quand il y a quelqu’un à nos côtés qui nous rappelle qu’il y a plus misérable que nous, et quoi de mieux pour se faire qu’une personne avec qui on passe pas mal de temps avec.

 

“Alors qu’ils passent leur vie à se comparer entre eux, à s’approprier des valeurs et à osciller entre joie et peine en un claquement de doigts, tout ce que j’ai à faire, c’est observer.”

– Hara Misuzu.

 

Ce que j’ai dit pour ces trois personnages là peut s’appliquer pour beaucoup d’autres dans ce manga. En effet, beaucoup vont avoir une blessure en eux, une cassure, ou bien ils vont être détestables et faire des choses abominables mais tristement communes. Au final tous se blessent entre eux sans vraiment porter de l’intérêt à l’autre. Chacun a mal mais nous ne pouvons pas nous occuper des blessures de tout le monde, certaines passent en priorité, celles que nous avons en nous est certainement la première de la liste, ce qui est plutôt légitime en soi. Il est difficile de panser les plaies des autres quand nous-même nous sommes dans un sale état. Cela ne nécessite cependant pas de blesser l’autre afin de tenter de se soigner soi-même. Et ça c’est un sujet intéressant dans cette œuvre qui mérite d’être plus approfondi. Surtout que c’est quelque chose qui nous concerne un peu tous. Sans nous en rendre compte, il nous arrive de blesser une tierce personne uniquement pour se protéger soi-même. Si quelqu’un nous dit une chose déplaisante, le réflexe de beaucoup sera d’à son tour répliquer avec une phrase pouvant le blesser ou, dans le pire des cas, s’en prendre physiquement à la personne. C’est une méthode de défense quasi instinctive qui, dans une moindre mesure, ne pose pas tellement de soucis. Toutefois la portée des mots n’est pas la même pour tout le monde et cela peut avoir de lourdes conséquences par moments quand cela est disproportionné. D’autant plus dans En Proie au Silence où nous sommes dans un milieu scolaire où la violence morale peut être très grave. Et ça on va pas mal le voir au travers du personnage de Niizuma Misato.

Ce dernier est un lycéen plutôt grand par rapport aux autres et de ce fait, il se différencie physiquement mais aussi intellectuellement car il est plutôt sage. Il ne cherche pas à avoir de problème mais malheureusement il se fait vite rattraper par les fauteurs de troubles, qui eux, vont sortir Niizuma de sa zone de confort et l’exposer aux autres, le rendant vulnérable aux regards, aux préjugés et aux rumeurs.

Qui plus est, ce garçon n’est pas très bien dans sa peau. Si comme beaucoup d’adolescents des questions existentielles subsistent, il a du mal à s’accepter, et notamment en tant qu’homme. Ce qui est par ailleurs très intéressant puisqu’on ne parle pas, ou en tout cas pas encore, de changement de sexe mais juste de s’accepter comme on est avec tout ce que cela implique. Malheureusement pour ce garçon, il est victime des préjugés liés aux hommes qui seraient assoiffés de sexe et dont la libido légendaire servirait de cerveau qui annihilerait toutes les autres formes de pensées. En soit, une machine à faire l’amour sauvagement et sans état d’âme.

Sauf que Niizuma Misato n’est pas ce genre d’homme loin de là, malgré les “accusations” qui pèsent sur lui, il est loin d’être la personne dont les autres se font l’image. Les apparences sont souvent trompeuses, encore plus à cette période où le masque est très important, c’est la première chose que les gens voient, et parfois c’est la dernière chose à laquelle ils s’arrêtent. “Nous n’avons qu’une seule occasion de faire une première bonne impression” disait une certaine personne (un de mes professeurs de physique chimie du collège). Et tout cela est loin d’être faux, surtout pour ce jeune homme bloqué dans la case dans laquelle les autres l’ont rangé. Le souci c’est que cela lui pèse sur les épaules et lorsqu’il a une discussion des plus captivantes avec sa professeure, Haru Misuzu, la tournure que cela prend ne l’aide malheureusement pas. Cela tourne presque au débat, mais quand une personne victime de sa “condition d’homme”, qui a été blessée par les femmes rencontre une autre personne victime de sa “condition de femme”, qui a été blessée par les hommes, forcément cela peut difficilement fonctionner. En plus de poser des soucis de genre, avec le fameux débat des sexes dans lequel je ne rentrerai pas, cela pose des questions plus larges sur la société en général. Le fait que ces catégories soient en réalité dû à la pression de la société à ranger les personnes dans des cases afin qu’ils n’en sortent pas, et à tenter de garder un groupe “stable” dans lequel on écarterai les singularités afin de garder une majorité semblable et codifiée au possible. Être en marge serait vu comme un défaut, un problème, et rentrer dans le moule serait au contraire bien vu, un peu comme dans Harmony finalement.

C’est là qu’est vraiment intéressant En Proie au Silence, on ne reste pas buté sur une version, sur un point de vue, TORIKAI Akane essaie d’exposer la façon de pensée de plusieurs personnages et de faire peser le pour et le contre des idéaux de chacun. On ne cherche pas à savoir qui a raison ou qui a tort, on cherche simplement à nuancer le propos, personne n’a totalement tort ou totalement raison, chacun a des arguments qui pèsent plus lourd suivant la personne que l’on est. C’est un excellent travail de l’auteur sur ce plan là car au final on arrive à comprendre les points de vues de chacun, autant on les soutient, autant on entre en désaccord et ça donne un sens différent selon chaque lecteur. Mon avis et mon ressenti sur cette lecture est différent de celle de ma petite amie par exemple, et je suis sûr que notre avis et notre ressenti différeront de celui de beaucoup d’autres, chapeau bas Torikai Akane !

Pour en venir au dessin, c’est un coup de crayon sympathique qu’a l’auteur, il est assez simple et donne un style cohérent à l’œuvre. Cela image correctement le propos et à la lecture on en demande pas plus, pas pour ce type de manga en tout cas. Je considère donc ça comme un bon point !

 


 

Pour finir, est-ce qu’on vous conseille ce manga ? La réponse sera oui, mais je tiens tout de même à vous avertir avant. Ce n’est pas œuvre commune, pour les habitués des éditions Akata ce n’est pas une surprise mais pour les personnes qui sont habitués à d’autres maisons d’éditions, c’est un style bien à part. Nous sommes sur quelque chose de bien plus psychologique, réaliste, ça se porte sur des problématiques modernes qui nous concernent tous. Ce manga peut aussi bien toucher tout le monde dans ce sens-là, mais à contrario, cela peut aussi être tabou chez certains. Ce n’est absolument pas quelque chose de facile à lire et la lecture se verra plutôt engagée par moment, il est dur de garder une certaine distance avec l’histoire tant elle nous prend aux tripes.  Par ailleurs, ce manga est déconseillé aux moins de 15 ans, à juste titre selon moi, même si cela pourrait également concerner des collégiens. C’est assez dur à lire, je le conseille plus à des lycéens qui resteront très fortement impactés et impliqués par le récit. Les adultes sont tout autant touchés par cette lecture qui met en avant des problèmes majeurs impactant n’importe quelle tranche d’âge.

À lire avec prudence mais à lire car il vaut vraiment le coup, et en plus ça change des lectures habituelles ce qui n’est pas désagréable !

Par ailleurs, Blue Flag est une excellente lecture dans le genre ! C’est moins sombre mais tout aussi intéressant à lire, je pense sincèrement que ça vous plaira !

H.

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