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Trait pour Trait

Autobiographie 

et égo 

surdimensionné 

maltraité par le 

manque de tact

Trait pour Trait Dessine et Tais-toi est un Josei de Akiko Higashimura publié au Japon en 5 tomes depuis 2011. En France, le dernier tome nous parvient aux éditions Akata en Novembre 2021.

 

Akiko Hayashi est une lycéenne en dernière année qui rêve d’entrer dans une école d’art afin de peaufiner ses compétences en dessin et de devenir une grande Mangaka Shojo. Dotée d’un égo surdimensionné bien plus grand que la planète Terre elle-même, elle doit faire face à la dure réalité et à son professeur d’art Kenzô Hidaka, un homme qui manque de tact mais profondément talentueux et sincère, qui fera tout pour la faire progresser et intégrer l’une des écoles de son choix.

 

Akiko Higashimura ne vous est probablement pas inconnue. Elle est une mangaka accomplie qui a déjà réalisé beaucoup d’œuvres entre 2009 et de nos jours. Cinq d’entre elles sont d’ailleurs publiées chez nous: Princess Jellyfish, terminé chez Delcourt/Tonkam en 17 tomes, qui a eu d’ailleurs une adaptation anime, un drama et un film. Le Tigre des Neiges toujours en cours chez Lézard Noir. Et enfin, Tokyo Tarareba Girls toujours en cours chez Lézard Noir également et qui a aussi eu deux adaptations en dramas. Autant dire que c’est une auteure connue et reconnue chez nous, d’autant que Trait pour Trait Dessine et Tais-toi a reçu le Grand Prix Manga 2015 de la Japan Media Arts Festival, ainsi que le Grand Prix du Manga Taisho en 2015 et que certains de ses autres titres ont aussi été récompensés.

Mais ici nous sommes loin des histoires fictives, puisque l’auteure s’ouvre à nous, nous racontant son passé, de ses années de lycéenne à après ses débuts de mangaka, le tout avec sincérité et beaucoup d’auto-dérision, faisant de ce titre un manga poignant et prenant. Je ne vous parlerai ici que du tome un, mais vous verrez qu’il est déjà incroyable et donne envie d’en découvrir plus sur la vie de cette femme.

Habituellement j’ai du mal avec les œuvres autobiographiques. J’ai souvent l’impression que les personnes qui les écrivent se trouvent plus intéressantes que les autres, ont besoin de se faire flatter sur leur vie réussie ou de se faire plaindre de leur passé difficile. Je trouve ces titres souvent ennuyants, et j’ai beaucoup de mal à les finir. Cependant, j’ai dévoré et adoré Trait pour Trait Dessine et Tais-toi et je regrette de n’avoir que le tome un pour le moment. Le tome 1 se concentre rapidement sur l’enfance de l’auteur, et s’attarde surtout sur sa période lycéenne et notamment sa dernière année, époque charnière chez les lycéens à cause des examens d’entrée aux universités.

Je pense que c’est vraiment durant cette année que sa vie a pris un tout autre tournant, et qu’elle a commencé également à redescendre son égo de jeune fille qui a trop été flattée, le tout grâce à un personnage important et omniprésent durant sa progression, dont on parlera un peu plus tard.

Ce qui fait que cette autobiographie est aussi prenante, c’est qu’elle est racontée avec la sincérité d’une femme qui a grandit, mûrit, et pris de la distance avec son passé. Et cela se voit car elle est capable d’une auto dérision envers elle-même qui rend le titre tellement drôle. On la voit s’insulter à des moments, insister sur le fait qu’elle avait un égo surdimensionné et qu’elle ne parvenait pas à rester humble face aux flatteries. En tant que lycéenne elle était un personnage clairement haut en couleurs, capable de tout pour parvenir à ses fins, même à utiliser des méthodes douteuses pour réussir ses examens. Et cette personnalité si pleine de vie, si extravertie et sûre d’elle, a fait de cette autobiographie une lecture plaisante et passionnante.

 

Ça ne vous gêne pas que votre créativité soit piétinée par un vieux en survêt’ à la tronche de yakuza?!

– Akiko Hayashi

 

Mais ce n’est pas seulement le côté drôle du personnage qui rend ce titre si prenant. Plus on avance dans l’autobiographie, plus on s’habitue à la personnalité de Hayashi, et plus on voit l’ambiance devenir sérieuse, nostalgique, mélancolique. Durant ma lecture, j’ai vraiment ressenti les émotions de l’auteur et j’aurai presque pu l’entendre nous raconter tout ça le regard dans le vague, se remémorant cette période qui lui paraît si charnière, difficile, et qui l’a énormément marquée. On sent vraiment que cette rencontre avec ce professeur l’a fait grandir, progresser, et l’a aidé à devenir celle qu’elle est aujourd’hui. On ressent presque de l’admiration, que ce soit pour cette jeune fille qui se surpasse et qui continue d’aller aux cours de ce professeur effrayant, que pour le professeur, dont le développement se fait au fil de notre lecture, et dont on ne peut s’empêcher de s’attacher.

L’ambiance qui se dégage de tout ça nous permet de nous plonger pleinement dans cette autobiographie, au point qu’on a parfois l’impression de lire une histoire fictive. Je me suis surprise par moment à oublier que je lisais vraiment l’histoire d’une femme, ce qui lui est arrivé, que rien n’est inventé. Et pourtant c’est difficile de l’oublier, elle raconte son histoire comme si elle nous parlait, mais également par moment, elle laisse des pensées à son professeur. Ses pensées sont celles qui m’ont d’ailleurs le plus touchée, émue, tant elles débordent de sincérité, de nostalgie, comme si l’auteur ressentait un manque et un attachement important pour cet homme sévère. Il aurait pu la révolter, la dégoûter, et c’est un peu le cas au début, mais ses sentiments sont vite estompés, on voit à quel point il l’a marquée, à quel point elle s’est attachée à lui.

 

Dis, tu es vraiment impressionnant, professeur…Alors que nous, tous les jours on grandit en racontant de petits mensonges et une fois qu’on devient adulte, la quantité de mensonges est décuplée. Tous les jours on doit faire attention à ne pas blesser les autres et les autres doivent faire attention à ne pas nous blesser… On vit dans un monde où on ne distingue plus la vérité du mensonge…Et tous les jours on se sent triste ou nul…Et à chaque fois, dans ces moments-là, je repense à toi, professeur. Pas vrai, professeur? Professeur…Mon professeur à moi.

– Hayashi

 

Enfin, dernier petit quelque chose qui est à la fois un bon point et un aspect plus embêtant pour nous, lecteurs français. On a durant ce tome énormément de références à des acteurs, auteurs japonais. Pour ceux qui connaissent bien la culture japonaise de l’époque, ce n’est pas dérangeant, mais sinon on peut se sentir un peu perdu. Il faut s’habituer un petit peu mais ce sentiment finit par passer. Le plus positif dans tout ça, c’est que l’auteur nous offre beaucoup d’explications claires et précises sur les écoles au Japon, les examens, les écoles d’art. Finalement, la culture Japonaise passe en second plan très vite et les points importants sont parfaitement expliqués, donc ce n’est pas une mauvaise chose, juste du chipotage de ma part qui me sentait un peu frustrée de ne pas tout connaître durant ma lecture.

Quittons maintenant la partie scénario de l’autobiographie pour nous intéresser réellement aux personnages, et notamment à Akiko Hayashi et au professeur Kenzô Hidaka.

Akiko Hayashi est notre personnage principal et, vous l’aurez compris, l’auteure du titre. C’est à l’époque une jeune fille forte, sûre d’elle et de son talent pour le dessin, avec un égo surdimensionné. Elle fait cependant face à un mur avec sa rencontre avec son professeur d’art, qui va bien lui faire comprendre qu’elle est tout sauf un prodige, et qu’elle va devoir travailler dur pour progresser. Si par moment on la voit un peu se décourager, elle n’abandonne jamais totalement, trouvant toujours un moyen détourné d’atteindre son objectif ou de revenir sur le droit chemin. C’est une jeune fille pas très intelligente mais plus dégourdie que ce qu’on pense, plutôt drôle et attachante, et j’ai à la fois peur de la voir grandir, et envie de voir comment tout ceci va évoluer, surtout que la fin du tome nous laisse sur un personnage désemparé, où tout ne va pas dans le sens qu’elle aurait espéré.

Kenzô Hidaka est un professeur d’art que Hayashi découvre grâce à sa camarade de classe Futami, et qui exerce pour un moindre prix, pour tous les âges, le tout dans un endroit étrange, loin de tout. C’est un personnage qui a tout le temps l’air énervé, qui est sévère, qui n’hésite pas à frapper ses élèves avec un sabre en bambou et à les faire recommencer leur tableau un nombre incalculable de fois. Mais au fond, c’est un homme talentueux, attentif et passionné, qui souhaite que ses élèves réussissent et leur donne tous les outils pour qu’ils s’endurcissent et deviennent de bons artistes. C’est un personnage effrayant mais que l’auteure semble admirer et aimer profondément, ce qui nous pousse à nous-même nous attacher à lui. Il est à la fois le pilier de Hayashi, la remettant sur le droit chemin et la guidant, et aussi son sculpteur, la façonnant de sa présence et la faisant grandir, mûrir.

Enfin, pour ce qui est du trait de l’auteur, elle a un style vraiment très reconnaissable et c’est un excellent point. Ses chara designs se démarquent, son trait est propre et précis, les expressions sont juste magnifiques, diversifiées et parfaitement adaptées aux situations.

Les planches sont bien remplies, lisibles, pas du tout ennuyeuses grâce à une disposition de cases qui change souvent. De plus, les décors sont omniprésents et beaux à regarder et le tout nous plonge pleinement dans l’ambiance. L’auteure parvient, par son dessin et par son texte, à nous emporter totalement dans son autobiographie et à nous faire ressentir les sentiments qu’elle avait au moment de la conception de ce tome, mais également de ses sentiments passés.

Il n’y a vraiment rien à redire aux dessins qui sont parfaits. Pour ce qui est de l’édition française, j’aime beaucoup la manière dont le titre est écrit. La couverture du tome nous montre notre personnage principal et sur chaque tome on a une plante différente de représentée et qui symbolise bien l’envie de notre personnage d’écrire du Shojo. En effet, il est connu que pendant longtemps les Shojo étaient des titres romantiques avec énormément de fleurs dans les dessins pour représenter la pureté, les sentiments. J’aime beaucoup cette symbolique qui rappelle son objectif et la chose la plus marquante dans tout ça, c’est que le dernier tome ne représente pas notre protagoniste, mais son professeur, je n’ai pas lu assez loin pour savoir pourquoi mais je me dis que ça pourrait être pour insister sur le fait que cette autobiographie a été écrite pour lui et grâce à lui.

Mis à part cela, le côté blanc de la couverture rappelle le blanc d’une page de dessin et fait bien ressortir le personnage, cependant j’ai un peu peur que le tome soit plus facilement salissant, mais c’est du chipotage.

 

En conclusion, foncez lire Trait pour Trait Dessine et Tais-toi! C’est une des meilleures autobiographies que j’ai pu lire, l’auteure est talentueuse, a remporté énormément de prix et a déjà beaucoup de ses titres édités chez nous. Elle parvient à nous emporter dans une histoire autobiographique même si nous ne sommes pas forcément réceptifs à ce genre. Elle nous livre une histoire sincère, mélancolique, nostalgique, prenante et parfois même drôle, nous présentant ses qualités comme ses défauts, et travaillant avec un auto dérision incroyable. C’est un manga touchant, avec des personnages réels et attachants bien que certains soient plus durs et sévères que d’autres. Le dessin a un style bien à lui, reconnaissable, bien fait. Le tout est raconté d’une manière passionnante, comme si l’auteure s’adressait à nous et à son professeur, et c’est vraiment touchant, émouvant. Je n’aurai jamais cru parvenir à me divertir dans un titre autobiographique, et à en redemander. Si vous aimez l’auteure et voulez en apprendre plus sur elle, foncez lire ce manga, et si vous ne la connaissez pas, croyez-moi que vous allez l’adorer et c’est le bon titre pour vous familiariser avec elle.

L.

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